dimanche 31 janvier 2016

Ouverture de "A 12" de Louis Zukofsky




D’un besoin profond
Quatre trombones et l’orgue dans la nef
Une torche surgie –
Réglèrent le thème sur le nom de Bach,
Noir, mélèze et strie, nuit :
De mon corps aux autres corps
Anges et salauds interchangeablement
Qui feraient mieux de chanter et de dire des histoires
Avant que tout ne soit séparé abstrait.
Ainsi :  d’abord, forme
La création –
Une brume de la terre,
Toute la surface du sol ;
Alors rythme
Et souffle soufflée de la vie ;
Alors style
Qui tire sa fonction de l’œil –
“Goût” dirons-nous – une âme vivante.
D’abord, glyphe ; ensuite syllabaire,
Alors les lettres.   Ratio d’après
Les yeux, conte par le son. D’abord, danse. Alors
Voix. D’abord, le corps – pour qu'être vu et pulser
Se produisent ensemble.
Avant le vide il n’y eut ni
Etre ni non-être ;
Le désir, venu de la chaleur,
Ou lequel d'abord ?
Jusqu’à ce que les sages regardent en leurs cœurs
La parenté de ce qui est et de ce qui n’est pas.
    Ou dans le cœur ou dans la tête ?
        Chœur de plus de trois millénaires.


trad. Paul Keller 

lundi 21 décembre 2015

Stendhal, "Les privilèges"



Stendhal 
Les privilèges


God me donne le brevet suivant :


Article premier
Jamais de douleur sérieuse, jusqu’à une vieillesse fort avancée ; alors, non douleur, mais mort par apoplexie, au lit, pendant le sommeil, sans aucune douleur morale ou physique.
Chaque année, pas plus de trois jours d’indisposition.
Le corps et ce qui en sort inodore.


Article 2
Les miracles suivants ne seront aperçus ni soupçonnés par personne.


Article 3
La mentula, comme le doigt indicateur pour la dureté et pour le mouvement, cela à volonté. La forme, deux pouces de plus que l’article, même grosseur. Mais plaisir par la mentula, seulement deux fois la semaine.
Vingt fois par an le privilégié pourra se changer en l’être qu’il voudra, pourvu que cet être existe. Cent fois par an, il saura pour vingt-quatre heures la langue qu’il voudra.


Article 4
Le privilégié, ayant une bague au doigt et serrant cette bague en regardant une femme, elle devient amoureuse de lui à la passion, comme nous voyons qu’Héloïse le fut d’Abélard. Si la bague est un peu mouillée de salive, la femme regardée devient seulement une amie tendre et dévouée. Regardant une femme et ôtant sa bague du doigt, les sentiments inspirés en vertu des privilèges précédents cessent. La haine se change en bienveillance, en regardant l’être haineux et frottant une bague au doigt.
Ces miracles ne pourront avoir lieu que quatre fois par an pour l’amour-passion ; huit fois pour l’amitié ; vingt fois pour la cessation de la haine, et cinquante fois pour l’inspiration d’une simple bienveillance.


Article 5
Beaux cheveux, belle peau, excellents doigts jamais écorchés, odeur suave et légère. Le 1er février et le 1er juin de chaque année, les habits du privilégié deviennent comme ils étaient la troisième fois qu’il les a portés.


Article 6
Miracles aux yeux de tous ceux qui ne le connaissent pas : le privilégié aura la figure du général Debelle, mort à Saint-Domingue, mais aucune imperfection. Il jouera parfaitement au wisk (sic), à l’écarté, au billard, aux échecs, mais ne pourra jamais gagner plus de cent francs. Il tirera le pistolet, il montera à cheval, il fera des armes dans la perfection.


Article 7
Quatre fois par an, il pourra se changer en l’animal qu’il voudra ; et, ensuite, se rechanger en homme. Quatre fois par an, il pourra se changer en l’homme qu’il voudra ; plus, concentrer sa vie en celle d’un animal, lequel, dans le cas de mort ou d’empêchement de l’homme numéro un dans lequel il s’est changé, pourra le rappeler à la forme naturelle de l’être privilégié. Ainsi, le privilégié pourra, quatre fois par an, et pour un temps illimité chaque fois occuper deux corps à la fois.


Article 8
Quand l’homme privilégié portera sur lui ou au doigt, pendant deux minutes, une bague qu’il aura portée un instant dans sa bouche, il deviendra invulnérable pour le temps qu’il aura désigné. Il aura dix fois par an la vue de l’aigle et pourra faire, en courant, cinq lieues en une heure.


Article 9
Tous les jours, à deux heures du matin, le privilégié trouvera dans sa poche un napoléon d’or, plus la valeur de quarante francs en monnaie courante, d’argent du pays où il se trouve. Les sommes qu’on lui aura volées se retrouveront la nuit suivante, à deux heures du matin, sur une table, devant lui. Les assassins, au moment de le frapper ou de lui donner du poison, auront un accès de choléra aigu de huit jours. Le privilégié pourra abréger ces douleurs en disant : " Je prie que les souffrances d’Un tel cessent ou soient changées en telle douleur moindre. "
Les voleurs seront frappés d’un accès de choléra aigu, pendant deux jours, au moment où ils se mettront à commettre le vol.


Article 10
À la chasse, huit fois par an, un petit drapeau indiquera au privilégié, à une lieue de distance, le gibier qui existera et sa position exacte. Une seconde avant que le gibier parte, le petit drapeau sera lumineux ; il est bien entendu que ce petit drapeau sera invisible à tout autre que le privilégié.


Article 11
Un drapeau semblable indiquera au privilégié les statues cachées sous terre, sous les eaux, et par des murs ; quelles sont ces statues, quand et par qui faites, et le prix qu’on pourra en trouver une fois découvertes. Le privilégié pourra changer ces statues en une balle de plomb du poids d’un quart d’once. Ce miracle du drapeau et du changement successif en balle et en statue ne pourra avoir lieu que huit fois par an.


Article 12
L’animal monté par le privilégié, ou tirant le véhicule qui le porte, ne sera jamais malade, ne tombera jamais.
Le privilégié pourra s’unir à cet animal de façon à lui inspirer ses volontés et à partager ses sensations. Ainsi, le privilégié montant un cheval ne fera qu’un avec lui et lui inspirera ses volontés. L’animal, ainsi uni au privilégié, aura des forces et une vigueur triples de celles qu’il possède dans son état ordinaire.
Le privilégié, transformé en mouche, par exemple, et monté sur un aigle, ne fera qu’un avec cet aigle.


Article 13
Le privilégié ne pourra dérober ; s’il l’essayait, ses organes lui refuseraient l’action. Il pourra tuer dix êtres humains par an ; mais aucun être auquel il aurait parlé. Pour la première année, il pourra tuer un être, pourvu qu’il ne lui ait pas adressé la parole en plus de deux occasions différentes.


Article 14
Si le privilégié voulait raconter ou révélait un des articles de son privilège, sa bouche ne pourrait former aucun son, et il aurait mal aux dents pendant vingt-quatre heures.


Article 15
Le privilégié prenant une bague au doigt et disant : je prie que les insectes nuisibles soient anéantis ; tous les insectes, à six mètres de la bague, dans tous les sens, seront frappés de mort. Ces insectes sont puces, punaises, poux de toute espèce, morpions, cousins, mouches, rats, etc.
Les serpents, vipères, lions, tigres, loups et tous les animaux venimeux prendront la fuite, saisis de crainte, et s’éloigneront d’une lieue.


Article 16
En tout lieu, le privilégié, après avoir dit : Je prie pour ma nourriture, trouvera : deux livres de pain, un bifteck cuit à point, un gigot idem, un plat d’épinards idem, une bouteille de Saint-Julien, une carafe d’eau, un fruit et une glace, et une demi-tasse de café. Cette prière sera exaucée deux fois dans les vingt-quatre heures.


Article 17
Dix fois par an, le demandant, le privilégié ne manquera ni avec un coup de fusil, ni avec un coup de pistolet, ni avec un coup d’une arme quelconque, l’objet qu’il aura voulu atteindre.
Dix fois par an, il fera des armes d’une force double de celui avec lequel il se battra ou essaiera ses forces : mais il ne pourra faire de blessure causant mort, douleur ou désagrément durant plus de cent heures.


Article 18
Dix fois par an, le privilégié, le demandant, pourra diminuer des trois quarts la douleur d’un être qu’il verra ; ou cet être étant sur le point de mourir, il pourra prolonger sa vie de dix jours, en diminuant des trois quarts la douleur actuelle. Il pourra, le demandant, obtenir pour cet être souffrant la mort subite et sans douleur.


Article 19
Le privilégié pourra changer un chien en une femme belle ou laide ; cette femme lui donnera le bras et aura le degré d’esprit de Mme Ancilla, et le cœur de Mélanie.
Ce miracle pourra se renouveler vingt fois chaque année.
Le privilégié pourra changer un chien en un homme qui aura la tournure de Pépin de Bellisle et l’esprit de M. (Koreff), le médecin juif.


Article 20
Le privilégié ne sera jamais plus malheureux qu’il ne l’a été du 1er août 1839 au 1er avril 1840.
Deux cents fois par an, le privilégié pourra réduire son sommeil à deux heures, qui produiront les effets physiques de huit heures. Il aura la vue d’un lynx et la légèreté de Debureau.


Article 21
Vingt fois par an, le privilégié pourra deviner la pensée de toutes les personnes qui sont autour de lui à vingt pas de distance. Cent vingt fois par an, il pourra voir ce que fait actuellement la personne qu’il voudra ; il y a exception complète pour la femme qu’il aimera le mieux.
Il y a encore exception pour les actions sales et dégoûtantes.


Article 22
Le privilégié ne pourra gagner aucun argent, autre que ses soixante francs par jour, au moyen des privilèges ci-dessus énoncés. Cent cinquante fois par an, il pourra obtenir, en le demandant, que telle personne oublie entièrement lui, privilégié.


Article 23
Dix fois par an, le privilégié pourra être transporté au lieu où il voudra, à raison d’une heure pour cent lieues ; pendant le transport il dormira.

samedi 22 août 2015

Extraits de "Motets", Philippe Blanchon, La Nerthe

Philippe Blanchon, par Marc Corigliano





Le serpentin


S’il disait les doigts
Ou s’il commençait
Avec les bas à Barcelone
La porte bâille Nathan.

Il faudrait un poème irréprochable
Clair comme un serpentin
Car on les a séparés.

Nathan a reconnu le pas
Le non oui le médit sur la grève
Ligne de partage
Car on les a séparés.

Quelle mesure alors ?
Quoi qui mesurent-ils ?
Les mesure ?
Distance n’est pas mesure
Ne peut se mesurer
Que le rythme lie Délie.

Non le blanc seulement
Entrevu par la porte entrouverte.
Émilie C’est par la rivalité
D’un mot jumeau.

Les doigts les yeux et fleurs
Différés
Déliés par un lien.

     ***

Nathan n’a pas d’âge et pourtant
Chacun sous ce ciel
Portera sur son visage les couloirs des années
Comme il va par ces rues,
Galeries, vestibules, façades enceintes de fenêtres,
Se tiennent à ses côtés, ses bordures de pierre,
Dessinent une contrainte qu’il copie au matin.

Autant chacun le croise et ne le reconnaît.
Il n’a pas d’âge,
Il est une somme ou un défaut de temps
Recouverts d’un enduit délicat.

Il est grand, le dos penche et les yeux
Jadis s’arrêtaient sur les yeux à l’arrêt,
Par un plongeon.

Serait-ce la fin des verticales ?
Le relief illusoire, un monde qui s’étend ?
Un matin sans réveil comme il se dresse ?
Une marche battant d’une fièvre statique ?

Le ciel est incertain mais le coton s’étire,
La lumière c’est la mer ou une autre,
L’une se marie en gris, l’une se marie en or,
Elle s’expose ou se cache, elle longe
Et serpente en compagnie,
Sous la toile tendue en coupole
Qu’il a crevée jadis, alors que furtif,
Il trace sur le sol une figure dansante,
Lente et légère.

     ***

Émie est venue à lui. Ils se sont assis.
Le ciel a disparu ? Un drap s’est redressé ?
L’arbre tire un trait, puis un autre,
Au-dessus de la fontaine qui mousse.
Le même geste se répète et se répète encore.
Qu’a-t-elle dit ? Il écoute
Comme il écoute le jour de sa naissance.

Quelle forme avait-il donné à dieu
Afin que ce chemin soit couvert ?
Quelle était et est et sera cette forme,
Forme qui rencontra la sienne, petite,
La mort en un instant, le même,
De joie d’amour pour une forme ?

Parcourue l’angoisse dans les organes
Qui jouèrent au soir d’un hôpital,
La maladie crispée d’une autre mort ;
Mort deux fois et le dieu ;
La forme en cet instant monte les escaliers ;
Elle s’est nourrie de larmes, la fleur de son tombeau,
Deux oiseaux se posent sur la fontaine.

     ***

Soudain il pleut. Son index, fin,
De jeune fille, a une petite déchirure.
C’est accompli. Le procès réfléchi.
Fixent-ils l’éveil qui a sombré ?
Fixent-ils l’hôtel qui s’est dressé ?
Les orbes comme le soir fut extase,
Une après-midi où elle est apparue.

A-t-il voulu cette mort, troisième ?
Son corps eut-il été possible après la blanche ?
Beauté a ses victimes, mais elle frappe
Une fois, unique, et son retour est celle
D’angoisse : la traitrise et l’erreur.
Beauté a rejoué la mort en son commencement.
Deux fois frappés, c’est la nuit claire et c’est assez.

Elle a suivi l’inclinaison coupable.
C’est l’oubli et le silence. Il a écouté
Ce jour bouclé et son miroir.
Après quoi il se brise, forme évanouie.
Une forme nouvelle ? C’est la dissoudre en folie
Et la course sur le quai ne mène qu’à la mer.

     ***

Il regarde Émilie. Elle est défi de sourire et d’yeux moqueurs.
Elle est inchangée. Autre par un amour mêlé d’eau de pluie.
Elle figure achevant la forme en déchirant la toile.
Le coton s’étire, l’éparpillement du blanc dessous le bleu,
Entre la mer et le mont se déroule une étoffe de nacre.
Sourit-il ? Sa figure se relâche dans le pli de ses yeux.

Hier, il était seul quand il la vit danser devant la fontaine,
Tenant relâchant la bête ; c’est l’écoulement,
Le son de la gorge comme le sein sous le drap,
Ondulait, sophistiquée et première,
Maîtresse de ses cheveux noirs de ses jambes blanches.

Un autre. Quel autre ? Une autre. Quelle autre ?
La course de la lune serait-elle brisée ?
Ostie trop énorme pour une bouche humaine ?
Croire une douleur sacrée comme si un dieu soufflait,
Gonflant l’outre jalouse en mimant la mort.
L’arbre arrêtant le soleil pouvait s’abattre,
Qu’en est-il de celui qui arrêtait la lune ?

Elle l’avait regardé, surprise de son pas :
Sa danse agile et précise. Qu’il se déleste !
Assis, ce jour, ils se regardent sous l’absence de ciel,
C’est le gris dans le bleu, l’odeur de ses cheveux,
La courbe redessinée de l’ultime naissance,
L’arrêt inconcevable, quelques points sur la coupe :
Si légers sont-il que nul ne connaît leur croisée.

     ***

Ils se seraient levés ? Quelle heure est-il ?
Livrés à temps et à bonne adresse ?
Le ciel enfin se détermine : un aplat
Que rompent les façades et les toits.
Est-ce un arbre sur la place ?
Les corps se meuvent entre les espaces.

Un autre temps ? Tous. Poudre ou pluie.
Et l’orange et le mauve se confondent
Entre la filasse blanche qui se relâche au loin.
Pas de frontière entre les temps,
Ils marcheraient, ont marché, se seraient assis et levés.

Ils savent différencier les courbes qui se tendent
Et les ondulations au repos.
Champ bleu-gris, brun-gris sombres planté d’aiguilles,
Coupole dont la base est jaune de Naples sale.
Elle est claire ils savent comme une brise
Gentille donne forme à l’informe.






© La Nerthe