samedi 22 août 2015

Extraits de "Motets", Philippe Blanchon, La Nerthe

Philippe Blanchon, par Marc Corigliano





Le serpentin


S’il disait les doigts
Ou s’il commençait
Avec les bas à Barcelone
La porte bâille Nathan.

Il faudrait un poème irréprochable
Clair comme un serpentin
Car on les a séparés.

Nathan a reconnu le pas
Le non oui le médit sur la grève
Ligne de partage
Car on les a séparés.

Quelle mesure alors ?
Quoi qui mesurent-ils ?
Les mesure ?
Distance n’est pas mesure
Ne peut se mesurer
Que le rythme lie Délie.

Non le blanc seulement
Entrevu par la porte entrouverte.
Émilie C’est par la rivalité
D’un mot jumeau.

Les doigts les yeux et fleurs
Différés
Déliés par un lien.

     ***

Nathan n’a pas d’âge et pourtant
Chacun sous ce ciel
Portera sur son visage les couloirs des années
Comme il va par ces rues,
Galeries, vestibules, façades enceintes de fenêtres,
Se tiennent à ses côtés, ses bordures de pierre,
Dessinent une contrainte qu’il copie au matin.

Autant chacun le croise et ne le reconnaît.
Il n’a pas d’âge,
Il est une somme ou un défaut de temps
Recouverts d’un enduit délicat.

Il est grand, le dos penche et les yeux
Jadis s’arrêtaient sur les yeux à l’arrêt,
Par un plongeon.

Serait-ce la fin des verticales ?
Le relief illusoire, un monde qui s’étend ?
Un matin sans réveil comme il se dresse ?
Une marche battant d’une fièvre statique ?

Le ciel est incertain mais le coton s’étire,
La lumière c’est la mer ou une autre,
L’une se marie en gris, l’une se marie en or,
Elle s’expose ou se cache, elle longe
Et serpente en compagnie,
Sous la toile tendue en coupole
Qu’il a crevée jadis, alors que furtif,
Il trace sur le sol une figure dansante,
Lente et légère.

     ***

Émie est venue à lui. Ils se sont assis.
Le ciel a disparu ? Un drap s’est redressé ?
L’arbre tire un trait, puis un autre,
Au-dessus de la fontaine qui mousse.
Le même geste se répète et se répète encore.
Qu’a-t-elle dit ? Il écoute
Comme il écoute le jour de sa naissance.

Quelle forme avait-il donné à dieu
Afin que ce chemin soit couvert ?
Quelle était et est et sera cette forme,
Forme qui rencontra la sienne, petite,
La mort en un instant, le même,
De joie d’amour pour une forme ?

Parcourue l’angoisse dans les organes
Qui jouèrent au soir d’un hôpital,
La maladie crispée d’une autre mort ;
Mort deux fois et le dieu ;
La forme en cet instant monte les escaliers ;
Elle s’est nourrie de larmes, la fleur de son tombeau,
Deux oiseaux se posent sur la fontaine.

     ***

Soudain il pleut. Son index, fin,
De jeune fille, a une petite déchirure.
C’est accompli. Le procès réfléchi.
Fixent-ils l’éveil qui a sombré ?
Fixent-ils l’hôtel qui s’est dressé ?
Les orbes comme le soir fut extase,
Une après-midi où elle est apparue.

A-t-il voulu cette mort, troisième ?
Son corps eut-il été possible après la blanche ?
Beauté a ses victimes, mais elle frappe
Une fois, unique, et son retour est celle
D’angoisse : la traitrise et l’erreur.
Beauté a rejoué la mort en son commencement.
Deux fois frappés, c’est la nuit claire et c’est assez.

Elle a suivi l’inclinaison coupable.
C’est l’oubli et le silence. Il a écouté
Ce jour bouclé et son miroir.
Après quoi il se brise, forme évanouie.
Une forme nouvelle ? C’est la dissoudre en folie
Et la course sur le quai ne mène qu’à la mer.

     ***

Il regarde Émilie. Elle est défi de sourire et d’yeux moqueurs.
Elle est inchangée. Autre par un amour mêlé d’eau de pluie.
Elle figure achevant la forme en déchirant la toile.
Le coton s’étire, l’éparpillement du blanc dessous le bleu,
Entre la mer et le mont se déroule une étoffe de nacre.
Sourit-il ? Sa figure se relâche dans le pli de ses yeux.

Hier, il était seul quand il la vit danser devant la fontaine,
Tenant relâchant la bête ; c’est l’écoulement,
Le son de la gorge comme le sein sous le drap,
Ondulait, sophistiquée et première,
Maîtresse de ses cheveux noirs de ses jambes blanches.

Un autre. Quel autre ? Une autre. Quelle autre ?
La course de la lune serait-elle brisée ?
Ostie trop énorme pour une bouche humaine ?
Croire une douleur sacrée comme si un dieu soufflait,
Gonflant l’outre jalouse en mimant la mort.
L’arbre arrêtant le soleil pouvait s’abattre,
Qu’en est-il de celui qui arrêtait la lune ?

Elle l’avait regardé, surprise de son pas :
Sa danse agile et précise. Qu’il se déleste !
Assis, ce jour, ils se regardent sous l’absence de ciel,
C’est le gris dans le bleu, l’odeur de ses cheveux,
La courbe redessinée de l’ultime naissance,
L’arrêt inconcevable, quelques points sur la coupe :
Si légers sont-il que nul ne connaît leur croisée.

     ***

Ils se seraient levés ? Quelle heure est-il ?
Livrés à temps et à bonne adresse ?
Le ciel enfin se détermine : un aplat
Que rompent les façades et les toits.
Est-ce un arbre sur la place ?
Les corps se meuvent entre les espaces.

Un autre temps ? Tous. Poudre ou pluie.
Et l’orange et le mauve se confondent
Entre la filasse blanche qui se relâche au loin.
Pas de frontière entre les temps,
Ils marcheraient, ont marché, se seraient assis et levés.

Ils savent différencier les courbes qui se tendent
Et les ondulations au repos.
Champ bleu-gris, brun-gris sombres planté d’aiguilles,
Coupole dont la base est jaune de Naples sale.
Elle est claire ils savent comme une brise
Gentille donne forme à l’informe.






© La Nerthe


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